Réalisation : Andrew Stanton
Avec Wall.E, EVE
Américain
Note : @@@@@
Genre : Traumatisme édenique
Script : Andrew Stanton
Faites la connaissance de WALL-E (prononcez "Walli") : WALL-E est le dernier être sur Terre et s'avère être un... petit robot ! 700 ans plus tôt, l'humanité a déserté notre planète laissant à cette incroyable petite machine le soin de nettoyer la Terre. Mais au bout de ces longues années, WALL-E a développé un petit défaut technique : une forte personnalité. Extrêmement curieux, très indiscret, il est surtout un peu trop seul...
Cependant, sa vie s'apprête à être bouleversée avec l'arrivée d'une petite "robote", bien carénée et prénommée EVE. Tombant instantanément et éperdument amoureux d'elle, WALL-E va tout mettre en oeuvre pour la séduire. Et lorsqu'EVE est rappelée dans l'espace pour y terminer sa mission, WALL-E n'hésite pas un seul instant : il se lance à sa poursuite... Hors de question pour lui de laisser passer le seul amour de sa vie... Pour être à ses côtés, il est prêt à aller au bout de l'univers et vivre la plus fantastique des aventures !
S'il est un terme on ne peut plus galvaudé ces dernières années au cinéma, c'est bien celui de chef-d'oeuvre. Employé à outrance par une horde de cinéphiles pantouflards pas pressés de vouloir différencier art et divertissement, ce qualificatif se révèle tout aussi insidieusement maltraité lorsqu'il s'agit de promouvoir un long-métrage. Inexistantes sont donc les années fiscales où l'on ne nous promet pas le couronnement ou la révolution d'un genre via la livraison fallacieuse de l'un d'eux, évidemment incarné par un ersatz aussi anodin qu'inoffensif. Mais dans la réalité, un chef-d'oeuvre, qu'est-ce que ça mange ?
Paquebot insubmersible de l'animation au niveau mondial depuis plus d'une décennie, les studios Pixar n'ont plus rien à prouver. 8 réalisations pour autant de succès et un quasi sans-faute en termes artistiques, le wonderland de John Lasseter a pourtant toujours eu à coeur de se surpasser en suivant une profession de foi dont Hayao Miyazaki s'était fait prophête : se servir des figures de proue d'un imaginaire enfantin afin d'y questionner les adultes et se faire le témoin d'une époque. Plus que jamais avec leur dernier bébé, cette intégrité raisonne comme un accomplissement. Il s'appelle WALL.E, petit robot compacteur de déchets sur une planète Terre devenue décharge.
En faisant appel à une figure quasi-muette comme héros de son récit, le réalisateur Andrew Stanton convoque directement tout un pan du cinéma de la création et ses avatars, créant d'emblée une rupture évidente avec le contexte environnemental de l'oeuvre. Via la personnalité de WALL.E, gaffeur et s'exprimant majoritairement avec son corps, c'est tout l'art de la pantomime qui est ici redessiné. Acteur dont la particularité était de susciter de l'émotion chez le spectateur par le langage corporel uniquement, Buster Keaton en fut le précurseur et incarne un modèle évident du dernier né de Pixar, qui en revient donc à l'essence même du cinéma : questionner et conter une histoire seulement par le pouvoir de l'image et sa composition.
Plans d'ensemble post-apocalyptiques pour insister sur la solitude profonde du petit robot, le spleen est créé en seulement cinq minutes et l'attachement à ce dernier est aussi brutal qu'immédiat. Grâce à toute une palette de sons créés par Ben-R2D2-Burtt et un procédé habile de reflets sur les verres lui servant d'yeux, les nombreux rires provoqués par WALL.E, alliés à ce sentiment puissant de solitude et de désolation, semblent cacher quelque chose d'autrement plus subversif. On avait vécu un désanchantement similaire avec HAPPY FEET, qui se plaisait à dissimuler par le rire le profond désespoir existentiel de l'être humain. Et si cette volonté de radicalité des propos semble ici renaître, c'était sans compter sur le scénariste de MONSTERS,INC, qui ne livre ici ni plus ni moins que l'un des films d'animation les plus désespérés de l'histoire. Attention, émerveillement total... ou presque.
Notre planète est morte. Les humains partis vers d'autres cieux, 700 ans s'écoulent durant lesquels toute une myriade de WALL.E s'efforce de ranger, nettoyer et compacter les restes laissés par leurs concepteurs. Un seul est encore là au moment où l'on atterrit et avant qu'un robot d'une autre race vienne perturber son mode de vie. 7 siècles où personnalité et sentiments seront nés, pour finalement tomber amoureux de EVE, chargée elle de retrouver une quelconque trace de vie végétale. Elément dramaturgique anodin qui servira pourtant de terrau à une violente critique d'une société consumériste qui aura finit par s'auto-détruire et laisser à ses descendants un héritage bien peu glorieux. Sans trop dévoiler l'intrigue, notre couple en devenir finira par retrouver les humains. Bercés dés leur naissance par les images et la publicité, pourris par l'argent et l'assistanat de masse; ces humains là en apparence peu recommandables ne représentent cependant ni plus ni moins que l'image vers laquelle le monde tend à l'heure actuelle.
Devenue obèse, sans personnalité et constamment aidée par l'électronique, cette humanité nage dans la décadence la plus totale, incapable de se nourrir de relations sociales autrement que par hologrammes interposés (quand bien même ils se trouvent cote à cote) et ne sachant même plus se déplacer (tendre le bras et marcher leurs sont impossibles). Humains et robots se sont donc substitués dans un monde ou réel et virtuel sont loin de la dichotomie. Comme le montre la présence du seul véritable humain du film (au sens réel du terme), tous sont devenus images à force de la cultiver. Grimacante ironie, c'est sans le vouloir qu'une de leur création deviendra source de guérison.
Tel un Buster Keaton de la grande époque, les rouages de WALL.E lui permettront dans son aventure de trouver l'amour et de rendre à l'homme ses plus nobles valeurs en engendrant des catastrophes. Car si chacune de ses gaffes provoquera le rire, c'est bien pour mieux nous renvoyer notre propre image en pleine figure, comme cette femme bousculée par le robot qui guerrira de sa cécité après s'être détaché des valeurs mercantiles qui lui cachaient la vue. Comme cet homme, qui, une fois déconnecté, pourra apprendre à vivre et cultiver autre chose que la surconsommation.
L'épuisement des ressources terrestres, le danger de la consommation de masse, le chamboulement d'une mécanique par un vieux petit robot tout crasseux; le message écolo est fort. Sombre et pessimiste, profonde
mais limpide, rarement réflexion n'aura été aussi noble et pertinente. Le cadre contextuel hyper-réaliste cache pourtant une toute autre chose : il faut apprendre à vivre, comme les deux personnages cités plus haut. Libérés de ces trajectoires qu'ils suivaient depuis la naissance, la vie s'offre à eux et peuvent enfin s'émanciper des robots et des diktats idéologiques auxquels ils ont été élevés. WALL.E s'annonce donc tout aussi pessimiste dans son désir de nous rappeler ce que devient la planète que libertaire en ce qui nous concerne. Le dénoncement du conditionnement social (les lignes lumineuses) est ainsi nécessaire et nous rappelle que pour apprendre à vivre, il faut réussir à s'en émanciper, mais avant tout le vouloir. Faire la part des choses, s'échapper des dogmes (les robots ne symbolisent ni plus ni moins que les multinationales, les propagandes publicitaires, le haut pouvoir, l'Etat) et arrêter de survivre, comme le déclarera l'un des humains dans un ultime hommage à 2001, L'ODYSSEE DE L'ESPACE. Ne pas manger gras, ne pas fumer, ne pas boire, ne pas se droguer, et bientôt ? WALL.E est une véritable bouffée d'air frais et s'inscrit dans la même logique humaniste que l'oeuvre de Kevin Smith, dont l'apogée CLERKS 2 nous disait simplement : ne rentrez pas dans le rang. Et vivez.
Un récit aussi anxiogène nous ferait presque oublier ce que WALL.E est avant tout : une histoire d'amour entre deux robots animés par ordinateur. Briser les frontières de l'imaginaire reste la base de toute réflexion discursive dans un domaine aussi concurrentiel que celui de l'animation, et aujourd'hui plus que jamais, parler de maturité artistique est un euphémisme. Dans un souci de contextualisation réaliste évident, Andrew Stanton et son équipe ont annihilés tout ce qui avait été fait précédemment en décuplant à l'infini les parti-pris visuels et narratifs. Pas ou peu de dialogues, d'une densité thématique effroyable, seules les images parlent et en disent infiniment plus long qu'une large majorité de productions cinématographiques actuelles. Inhumains (ou critiques de Telerama) seraient ceux à rester de marbre face à tant de prouesses visuelles. D'une beauté à couper le souffle, la direction artistique ridiculise littérallement la concurrence par son souci du détail, que le jeu de reflets ou la production-design achève de rendre traumatisante. Jamais pleurer n'aura été aussi bon que devant le plus beau faux-film pour enfants de tous les temps.
Vous l'aurez compris, un chef-d'oeuvre se nourrit avant tout d'un seul ingrédient : l'intégrité. Une oeuvre d'art qui tétanise autant qu'elle émeut, amuse autant qu'elle effraie, permet à ses créateurs d'avoir dix ans d'avance en invoquant le cinéma du siècle dernier. En cela, WALL.E est un chef-d'oeuvre. CQFD.




